L’ethnicité ou la complexité de la société mauricienne

Dans le cadre des prochaines législatives à l’Ile Maurice, ce 24 novembre est le Nomination Day. Concrètement, il s’agit du dépôt officiel de candidature de ceux qui brigueront les suffrages le 10 décembre. C’est la première fois depuis 1968 les Mauriciens peuvent déposer leur candidature sans être contraints de déclarer leur appartenance ethnique.  

Des partisans devant le Nomination Centre de Curepipe ce matin.
Des partisans devant le Nomination Centre de la ville de Curepipe (Circonscription 17) ce matin.

Les vagues d’immigration successives à l’Ile Maurice ont poussé l’administration coloniale britannique à créer et imposer des classifications ethniques artificielles. Ces catégories ont été maintenues après 1968, année de l’accès à l’Indépendance. La Constitution de 1968 reconnaît officiellement quatre « communites » (traduit en « communautés » à l’Ile Maurice) ou ethnies :

1. les Hindous,
2. les Musulmans,
3. les Sino-Mauriciens
4. la Population générale (qui semblerait inclure tous ceux présents sur l’île avant l’arrivée des britanniques).

L’Ile Maurice des années 60 et 70 était fortement marquée par la division culturelle du travail. C’est à dire “l’assignation d’individus à des types d’emplois et de rôles spécifiques sur la base de traits culturels observables » (Poutignat et Streiff-Fenart, 1995). C’est ainsi que chaque “ethnie » s’est quelque peu constituée une sorte de niche, par exemple le commerce pour les Sino-mauriciens ou la presse écrite pour la Population générale. Ces niches étaient toutefois en interdépendance. Cependant, loin d’estomper les frontières ethniques, le contact inter-ethnique les maintient en tant que  » fondations mêmes sur lesquelles sont bâtis des systèmes sociaux plus englobants” (Barth, 1995).

Une 'laboutik sinwa' (boutique chinoise) typique dans les rues de la capitale, Port-Louis.
Une ‘laboutik sinwa’ (boutique chinoise) typique dans les rues de la capitale, Port-Louis. Crédit: Ile Tropicale.

Le casse-tête des ethnonymes

Comme il existe officiellement non pas deux, mais quatre ethnies à l’Ile Maurice, les notions de frontières ethniques sont fortement présentes dans la société mauricienne. Chaque groupe a besoin de co-exister avec les autres, mais aussi de se différencier afin d’exister face aux autres.  L’ethnonyme est le nom donné à une entité ethnique qui constitue une population (Carpooran, 2010 ).  Nous pouvons faire la  distinction entre l’auto-ethnonyme et l’hétéro-ethnonyme :

« (…) on peut distinguer l’auto-ethnonyme, le nom par lequel un groupe s’auto- désigne, de l’hétéro-ethnonyme, terme par lequel un groupe est désigné de l’extérieur. Il y a encore lieu ici de faire la nuance entre l’hétéro-ethnonyme officiel, reconnu ou imposé par l’Etat, et l’hétéro-ethnonyme populaire, utilisé dans le parler courant, mais n’ayant pas de reconnaissance officielle. » (Carpooran, 2010) (Gras de CR).

A l’Ile Maurice, les ethnonymes actuels sont des hétéro-ethnonymes car ils ont été imposés par le pouvoir colonial britannique. Il existe des hétéro-ethnonymes officiels, ceux de la Constitution, et des hétéro-ethnonymes populaires, avec toutes les connotations péjoratives que ces derniers peuvent véhiculer. Toutefois, nous pouvons mettre en avant l’artificialité de ces ethnies et remettre en question les critères sur lesquels elles ont été établies le lieu d’origine ? La religion ?

Le cliché de la publicité mauricienne: représenter plusieiurs 'ethnies' sur un même cliché. Crédit: MNIS Mauritius.
L’exemple type de la publicité mauricienne: représenter plusieiurs visages et plusieurs ‘ethnies’ sur un même cliché. Crédit: MNIS Mauritius.

Lascar, Malbar, Blanc-bec

Il subsiste ainsi beaucoup d’ambiguïtés car, par exemple, les Musulmans (hétéro-ethnonyme populaire : lascar) et les Hindous (hétéro-ethnonymes populaires : malbar, indien) sont originaires d’Inde. Notons par ailleurs que le système indien de caste structure également la catégorie « Hindou » de l’Ile Maurice. L’ethnicité et, par ricochet, les castes influencent aussi le système étatique mauricien.

Par ailleurs, la catégorie « Population générale » est encore plus complexe car elle est constituée d’un continuum qui va du « Blanc » (descendant de colons européens) au « Créole » (descendant d’esclaves africains et malgaches). Un hétéro-ethnonyme populaire du Blanc est blanc-bec. Depuis quelques années, un autre ethnonyme plus politiquement-correct a émergé pour qualifier ce groupe : celui de « Franco-mauricien ». Toutefois, ceci pose problème car les familles « blanches » sont pour la plupart d’origine européenne, mais ne sont pas forcément d’origine française uniquement. Par ailleurs, toute personne phénotypiquement blanche n’est pas forcément considérée comme un « Blanc ».

Chacun porte son histoire sur sa peau

Les choses ne sont pas plus simples à l’autre extrême du continuum car il existe plusieurs catégories de Créoles. Nous avons, d’une part, la catégorie « grands créoles » (hétéro-ethnonymes populaires : mulâtres, métisses, créoles-Racing [1], créoles-déclaré [2]) qui se rapprocheraient du pôle Blanc et qui seraient donc plus ou moins clairs de peau, voire qui seraient de phénotype blanc; et d’autre part, les « petits créoles » (hétéro-ethnonymes populaires : créoles malgaches, nation, créoles mazambiques, gros créoles) qui tendraient vers le pôle « Créole » et qui auraient la peau plus ou moins foncée. De plus, les « Chagossiens » (hétéro-ethnonyme populaire : îlois) qui ont été déportés de leur archipel natal par les Britanniques pendant les années 60 et qui ont été contraints de vivre à l’Ile Maurice dans des conditions difficiles, figurent aussi dans la catégorie Créole.

Pour conclure, signalons que la catégorie « Population générale » est aussi le réceptacle de quelques variantes du métissage, par exemple le « Créole-lascar », mélange de Créole et de Musulman, le « Créoles-chinois », mélange de Créole et de Sino-mauricien ou le « Madrass- baptisé », qui peut-être soit un mélange de Créole et d’Hindou originaire de l’état de Tamil Nadu, soit ce même Hindou de foi hindoue qui se serait par la suite converti au christianisme.

Le melting-pot mauricien est bien plus complexe qu’il n’y parrait!


[1] Créoles-Racing : du nom du « Racing Club », club de loisir et de sport crée pour et par les Mulâtres.

[2] Créoles-déclaré : Si l’on devait compléter cette expression créole, ce serait « Kreol deklar Blan », autrement « le Créole qui se prend pour un Blanc ». Ceci met en avant un système de pigmentocratie (Arno & Orian, 1986; Chan Low, 2008) qui tendrait vers un idéal de blanchitude, souvent lié à la francophonie (Robillard, 1993). « Comme chacun porte son histoire sur sa peau, l’on s’obstine par là à tromper la mémoire et à nier la réalité. On finira par se laisser prendre à sa propre tentative de dissimulation : le Noir ne verra plus qu’il est noir, le métis se prendra pour blanc. Quand au Blanc, il sera incité à se prétendre de souche noble. » (Arno & Orian, 1986 ).

Références:

ARNO, T., & ORIAN, C., (1986) : Ile Maurice : une île multiraciale, Paris, L’Harmattan

BAGGIONI, D, et ROBILLARD (de), D., (1990) : Ile Maurice, une francophonie paradoxale, Coll, « Espaces Francophones », L’Harmattan, Paris.

BARTH, F., (1995) : Les groupes ethniques et leurs frontières, PUF, Paris.

CARPOORAN, A., (2010) : « Ethno-glossonymie et gestion des langues à Maurice », Télescope, vol 16, no.3,

CHAN LOW, J., (2008) : « Une perspective historique du processus de construction identitaire à l’Ile Maurice » IN LIVE, Y-S., et HAMON, J-F., (dir), Interethnicité et interculturalité à l’Ile Maurice, Kabaro no. IV, Université de la Réunion, L’Harmattan.

POUTIGNAT, P., et STREIFF-FENART, J., (1995) : Les théories de l’ethnicité, Paris, PUF.

ROBILLARD (DE) D., (1993) : « L’expansion du français à l’Ile Maurice : dynamisme stratificatoire, inhibitions ethniques » IN BENIAMINO, M., & ROBILLARD (DE) D., (Eds), Le français dans l’espace francophone, Tome I Champion-Slaktine.

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