Dysorthographie aiguë sévère

Je partage aujourd’hui un extrait du texte de Guillaume Fanio, slammeur mauricien. La dysorthographie est ici drôle, réaliste, mordante. Bonne lecture !

Dysorthographie aiguë sévère

Madame, 
prenez votre argent et laissez ma gosse tranquille,
Laissez-la se la couler douce, 
laissez-la téter son pouce.
Laissez la pénarde dans la mesure où elle ne dérange personne,
N’insulte pas ses supérieurs, 
ni n’agace ses camarades de « classe » inférieure,
Moyenne, 
classe affaire, 
business, tant qu’à faire.

Madame, 
mon enfant (…) a l’âge des bacs à sable, 
des toboggans,
L’âge des premiers Lamoureux.

Ne vous inquiétez pas pour son avenir,
Je me démène au quotidien pour qu’elle devienne une brebis noire et galeuse.
Moi ? 
Commettre les mêmes « erreurs » que la masse à sucettes ?
Omettre la vérité apparente comme ma parente,
Les parents de ma parente,
Les parents des parents de ma parente (…)

Petite parenthèse, 
que mes parents se taisent,
Car j’exclame ma thèse.

Je pense être remonté,
Très remonté jusqu’à la racine primitive de mes ancêtres,
Les esclaves.

Je ne peux m’empêcher de repenser à mes aïeuls…,
Eux aussi étaient jadis sous les coups-bas ;
À la pointe de la technologie de leurs doigts,
De la sueur de leurs fronts, 
 ainsi que la force de leurs corps.

Eux, travaillent hier manuels, 
dans les champs de canne et de thé ;
Ils avaient la radio et la télé. (…)

Te souviens-tu de l’avènement de l’EPZ ;
Zones franches d’exportation ? 
Ouai, l’ancienne version améliorée du carcan !
C’était « swag », 
branché comme travailler à la chaîne. 
Ils étaient pareils que nous.
Sauf qu’ils avaient le baladeur stéréo, 
CD-K7, chaînes de radios,
A la place du Smartphone. (…)

J’ai qu’à fermer mes yeux d’adulte,
Pour revoir ma mère et ses sœurs ; 
mes prédécesseurs.
J’ai qu’à rouvrir mes yeux d’enfant,
Pour me remémorer ma mère et mes tantes ;
Jeunes, aussi belles que maintenant,
Malgré les traits tirés par ces 40 interminables heures de doux labeur;
En prime, les suppléments ères en classe économique ;
Le tristement célèbre Boom Eno-comique.

C’était comme des matchs de foot avec prolongation ;
Ça finissait à tout bout de champ après le temps règlementaire.
12 heures de boulots ; 6 jours par semaine, 
7 si tu souhaites te faire une petite offrande. (…)

Certes, 
ce n’était pas obligatoire, sans aucun doute.
Mais bon nombre étaient contraints de suivre ce train de mort.
Maman, c’est quand qu’on vit, 
C’est qu’en con va à la mer ?
(…)

La maison qu’on louait était tel un dispensaire,
On n’avait que les premiers soins, 
le strict minimum.
Maintenant ; 
Comment fait-on pour le pécule de loyer
De vivre, de manger, de boire, de respirer…
Expirez… laissez-moi spéculer…
Collocation-nous. 
Charmons, fréquentons, fiançons,
Fréquentons-nous encore un peu, 
Plus fort…

Marions nous et s’il n’y a pas assez d’argent,
Ou l’approbation de l’un des deux parents, du voisinage ;
Voire de toute la famille. 
Bien, barrons-nous, concubinons-nous ;
Oui, Marie, marions-nous à la colle.
Aliénation nous afin de joindre les deux bouts de la banane.
La rampe est raide, la pente glissante (…)

Mes chers tontons, 
et tendres tantes que j’aime tant ;
Sachez qu’il n’y a pas de demain, ni de roue imaginaire qui tourne.
Vous n’avez guère fait fortes thunes, 
car vos faillites sont purement fortuites.
Bonne ou mauvaise fortune ??? 
Y a point de suspension de réponse sans question.

Quoi qu’il en soit en « soi »,  vous êtes à coup sûr vivants.
Survivants de ces foutus travaux manuels usants et lassants.
Parait que c’est « la santé », 
je vous souhaite de vivre ivre de joie jusqu’à l’infiniment grand.
Nous voilà, des armées désormais désarmés dans l’ère de l’Outsourcing,  
L’externalisation,
Non je dirais plutôt l’internalisation.

Mauvais yeux de mots…

Je crois que nous sommes finalement en phase d’abomination.
L’exter-nana-mination, 
beaucoup comme nos amis les dodos, 
ou les solitaires si tu préfères.(…)
Dès ores et déjà, 
Faut compter jusqu’à rien ou sur une liste d’amis,
Afin de reconnaître les moments difficiles.
Yeah, 
le mieux-être nous malmène en radeau, 
vers des Eldorados.
Mieux vaut ne pas être car nous nous accostons de la faim des temps ces tant ci.

(…)

Madame, regardez vouer à l’échec,
Regardez nouer à la chute, 
Regards d’émois ces enfants ;
Que vont-ils devenir ? (…)
Je sais que vous êtes prof, pré et très voyante.
Oui, ça vous arrive de flairer l’avenue du succès, 
ou de l’échec de vos domestiques.

Hein, l’avenir, madame la Maîtresse.
Bon, ça, c’est votre dogme, mystique. 

Celui-ci fini Rat mâcon, 
Celui-ci vole rit ce qui leur à part (…)

Celui-ça ; 
Le chouchou là, à l’auréole; Lauréat…
Parce qu’il le veau bien, Meeeeuh. 

Stop, stop, ne balbutiez plus (…).

Je vous fais quand même la remarque…
Oui, je vous fais la remarque ; 
Puisque vous sommes nous aussi dans le même Titanic,
La même salle de classe sale, de crade.

Source: ici.

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