L’Ile Maurice: mythe et langue officielle

Déformation pro ou perso oblige, j’écris souvent sur les langues, notamment celles de mon pays, l’Île Maurice. J’écris tantôt sur le français, tantôt sur le créole. Aujourd’hui, je vais écrire ce billet, en toute subjectivité, sur la langue de Shakespeare.

Le trio véhiculaire de l’Île Maurice se compose de trois langues, ici en ordre alphabétique: l’anglais, le créole et le français. Le français se porte bien comme il y a trois cent ans, le créole se porte mieux depuis quelques décennies et l’anglais… et bien l’anglais trace sa route, naturellement, car elle serait la langue officielle du pays.

Cependant, cette affirmation mérite quelques précisions. Cela me perturbe d’entendre des étudiants mauriciens dire à tout vent “la langue officielle à Maurice est l’anglais, mais tout le monde parle créole et français”. Oui, presque tout le monde parle créole et français, sauf que l’Île Maurice n’a pas de langue officielle de jure. Cela signifie qu’il n’est nullement mentionné dans la Constitution mauricienne que ce pays a une langue officielle.

La Constitution mauricienne est écrite en langue anglaise car l’Île Maurice était une colonie britannique depuis 1810, avant d’obtenir son indépendance en 1968. La section 49 de la Constitution stipule que la langue officielle de l’Assemblée Nationale est l’anglais, mais que toute personne peut s’y exprimer en français si elle le souhaite. (Chapter V – Parliament – Part II – Legislation and Procedure in National Assembly). Ceci implique donc que l’exécutif et toute la machinerie de la fonction publique fonctionnent en anglais, surtout à l’écrit : nouveaux textes de lois, amendements constitutionnels, rédactions des réponses ou interventions parlementaires etc.

Tout cela s’est donc fait assez naturellement, parce que l’Île Maurice héritait du système colonial britannique. Mais vu les violentes tensions et fractures ethno-sociales qui ont agité l’Île Maurice avant et après l’indépendance, il est apparu plus prudent de n’inscrire aucune langue officielle dans la Constitution. C’est ainsi qu’une politique linguistique de non-intervention, de laissez-faire, selon le concept sociolinguistique, a été adoptée à l’Île Maurice. En d’autres mots, le pays a choisi le statu quo et laisse la situation linguistique évoluer «naturellement».

C’est donc uniquement dans les faits, de facto, que l’anglais pourrait être considéré comme langue officielle. C’est parce que la Constitution mauricienne est écrite en anglais que  l’on peut considérer que celui-ci serait, de facto, langue officielle. Cependant la Constitution ne le mentionne pas. La différence de jure et de de facto est cruciale, car dans la pratique, l’Île Maurice est beaucoup plus créolophone et francophone qu’anglophone.

Cette diversité linguistique, dont je suis d’ailleurs très fière, a mené les Mauriciens aux quatre coins de la planète, sur tous les continents. Pour ma part, je suis actuellement à New-York et vu mon intérêt pour les langues, j’ai voulu voir comment se présentait mon pays, linguistiquement, au sein des Nations-Unies. Sachant que les deux langues de travail des Nations Unies sont l’anglais et le français, je me suis dit super, l’Île Maurice tire fièrement son épingle bilingue du jeu!

J’ai donc parcouru le Blue Book des Nations Unies, sorte d’annuaire officiel onusien. Et… stupeur!!

Pour la Représentation permanente de l’Ile Maurice auprès des Nations Unies, c’est uniquement… l’anglais qui est présenté comme langue de correspondance. Choix décevant et surprenant. Alors que l’Île Maurice n’a pas de langue officielle de jure, que ce pays est parfaitement francophone, et que le français est l’une des deux langues de travail des Nations-Unies, il aurait été plus pertinent d’inscrire anglais ET français.

L'anglais est l'unique langue de correspondance qui est présentée. (Extrait du Blue Book des Nations Unies).
L’anglais est l’unique langue de correspondance qui est présentée. (Extrait du Blue Book des Nations Unies).

Pour la trilingue que je suis, je me dis que c’est un gâchis. Au lieu de capitaliser et d’afficher fièrement notre multilinguisme, nous le cachons derrière l’anglais. Et l’ironie du sort veut que ce soit aux Nations-Unies, institution qui milite pour le multilinguisme et le multilatéralisme, que nous le cachons. Ayo mama!

 

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