L’Ile Maurice et la discrimination raciale

Certains Mauriciens souffrent-ils de discrimination raciale dans leur propre pays ? La réponse est oui, selon le Comité onusien sur l’élimination de discrimination raciale. Ce Comité, chargé de veiller à ce que les Etats-parties ayant adopté la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale en respectent les articles, a récemment auditionné l’Ile Maurice. Les recommandations issues de cette audition ont été publiées jeudi 30 août.

Souvent présentée comme un exemple en matière de paix et de cohabitation interethnique harmonieuse, l’Ile Maurice semble présenter une réalité socio-ethnique beaucoup plus fracturée où les discriminations raciales sont légion. C’est ce qui ressort du récent rapport publié par le Comité sur l’élimination de discrimination raciale. L’audition de l’Ile Maurice s’est tenue les 14 et 15 août 2018, aux Nations Unies en Suisse. Suite à cette audition, le Comité a remis un rapport de 8 pages contenant 26 recommandations. Le fait que les points positifs découlant de l’audition mauricienne tiennent sur une demie page, alors que les préoccupations et recommandations tiennent sur les 7 pages restantes, est assez significatif.

 

L’ethnicité ou la complexité de la société mauricienne est un thème qui a déjà été abordé dans ce précédent billet, et ceci pourrait sans doute contribuer à une meilleure lecture des recommandations du Comité sur l’élimination de discrimination raciale, surtout pour ceux qui ne connaissent pas l’Ile Maurice. Outre le casse-tête des ethnonymes (incohérents et dépassés !) et le fait que chacun semble porter son histoire sur sa peau, tout porte à penser que la genèse même de cette société repose sur la «discrimination», la «société du regard»… Pour celles et ceux qui souhaitent en savoir plus, je vous conseille l’excellent ouvrage Ile Maurice : une île multiraciale, d’Arno et Orian (aux éditions L’Harmattan) !

 

Revenons-en donc à ce fameux rapport du Comité sur l’élimination de la discrimination raciale à l’Ile Maurice. Je ne m’attarderai pas sur toutes les préoccupations et recommandations, mais en partagerai des extraits, que j’ai traduit de l’anglais et qui me semblent les plus pertinents :
1.      « Donner un statut officiel à la langue créole

Le Comité note avec satisfaction les mesures prises pour promouvoir l’utilisation du créole. Il reste cependant préoccupé par le fait que la langue créole ne jouit toujours pas d’un statut officiel, bien que ce soit la langue commune parlée par la plupart des Mauriciens.

Le Comité recommande à l’Ile Maurice de prendre les mesures nécessaires pour conférer à la langue créole le statut de la langue nationale, en vue de faciliter son utilisation dans les systèmes administratifs, judiciaires et éducatifs et la prévention de l’exclusion de ceux qui ne parlent que le créole.

 

2.      Tenir une consultation nationale en vue de modifier les classifications ethniques

Le Comité est préoccupé par la classification constitutionnelle persistante de la population mauricienne qui ne reflète pas pleinement l’identité des différents groupes en présence.

Le comité réitère sa précédente recommandation de tenir des consultations nationales afin de modifier la classification existante des groupes, y compris dans la Constitution.

 

3.      Compiler des statistiques par groupe ethnique pour mieux évaluer la jouissance des droits de l’homme
Le Comité regrette la position persistante de l’Ile Maurice de ne pas collecter de données ventilées par groupe ethnique, ce qui, de l’avis du Comité, entrave l’évaluation de la jouissance des droits de l’homme par les différents groupes ethniques présents.

Ainsi, le Comité recommande à l’État partie fournir des statistiques, ventilées par sexe, sur la situation socioéconomique et la représentation dans l’éducation, l’emploi, la santé, le logement et la vie politique des groupes, y compris les créoles, les Chagossiens, les personnes d’ascendance africaine et les travailleurs migrants. Ceci donnerait au Comité une base empirique pour évaluer l’égalité de jouissance des droits en vertu de la Convention.

 

4.      Intensifier les efforts pour une société plus inclusive
Le Comité s’inquiète de l’influence des classifications ethniques et des castes. Il recommande à l’Ile Maurice d’intensifier ses efforts en vue de favoriser la création d’une société inclusive qui chérit la diversité et l’égalité, et qui met fin à toute forme de manifestations liées à la supériorité raciale ou à la caste.
L’Ile Maurice devrait également entreprendre des campagnes de sensibilisation et des programmes éducatifs visant à mettre en évidence la contribution de tous au développement de l’État, tout en faisant participer toutes les parties prenantes y compris le gouvernement, tous les acteurs de la société civile, et les médias.

 

5. Prendre des mesures contre le discours de haine et le profilage racial
Le Comité est préoccupé par les stéréotypes et la stigmatisation de groupes ethniques, notamment les créoles, ainsi que les cas de discours de haine à leur encontre sur les réseaux sociaux, et dans les médias, par des personnalités publiques et politiques.
Le Comité est également préoccupé par les incidents de profilage racial par la police, notamment sous la forme de contrôles illégaux, de perquisitions et détention de créoles.

Le Comité demande instamment à l’État partie de:
a) Renforcer ses efforts, notamment par l’éducation, la culture, la sensibilisation et les campagnes de lutte contre les stéréotypes ethniques ou raciaux et la stigmatisation en vue de promouvoir la diversité et la compréhension;
b) Prendre les mesures nécessaires pour lutter contre la couverture médiatique des incidents racistes et des discours de haine commis par des politiciens ; et veiller à ce que, le cas échéant, des sanctions soient imposées;
c) Mettre fin à la pratique du profilage racial par la police, entreprendre des enquêtes efficaces sur toutes les allégations de profilage racial, tenir les fautifs responsables et fournir des recours efficaces aux victimes;
d) Élaborer des programmes de formation sur la discrimination raciale à des fins juridiques agents d’exécution pour identifier, enregistrer, enquêter et poursuivre les crimes racistes et les discours de haine.

 

6. Elaborer une stratégie contre la discrimination à l’égard des Créoles

Le Comité est préoccupé par le fait que les créoles, y compris ceux vivant à Rodrigues et à Agaléga sont confrontées à une discrimination de facto et restent désavantagées dans la jouissance des droits de l’homme. Les créoles sont vulnérables de manière disproportionnée à la pauvreté et ont un accès limité à l’emploi, au logement, aux soins de santé et à l’éducation. Le Comité s’inquiète de l’absence de mesures visant spécifiquement à améliorer leur situation.

Le Comité invite instamment l’Ile Maurice à adopter et à mettre en œuvre une stratégie pour éliminer la discrimination profondément enracinée à laquelle sont confrontés les créoles, y compris ceux qui vivent à Rodrigues et Agaléga. Il recommande à l’État partie d’évaluer l’efficacité des mesures prises, et de mettre en œuvre d’autres mesures spéciales. Le Comité demande à l’Ile Maurice de tenir compte de sa recommandation sur la discrimination raciale à l’encontre des personnes d’origine africaine. »

 

Par ailleurs, l’Ile Maurice doit aussi inclure dans son prochain rapport périodique, des informations précises sur les mesures adoptées dans le cadre de la Décennie internationale de la population d’ascendance africaine (2015 – 2024). Ce prochain rapport est attendu pour le 29 juin 2021.

 

L’auteur Malcolm de Chazal ne croyait pas si bien dire quand il a écrit « A Maurice on cultive la canne à sucre et les préjugés. »

 

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Pour celles et ceux qui veulent aller plus loin:
La Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale est disponible ici.
L’intégralité du rapport du Comité sur l’élimination de la discrimination raciale est disponible ici (en anglais).

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