Quand j’ai osé lire J.M.G Le Clézio

Article : Quand j’ai osé lire J.M.G Le Clézio
Crédit: Elorac.
14 novembre 2021

Quand j’ai osé lire J.M.G Le Clézio

Ce qui reste de la sucrerie d’Alma. Photo: Elorac.

Jamais. Je n’avais jamais osé lire J.M.G Le Clézio. Trop. Il était trop d’ici et trop d’ailleurs. A la fois trop Mauricien, mais pas assez Mauricien. En plus, prix Nobel de littérature 2008, laisse tomber, trop compliqué. Bref. Une sorte d’interdit pour moi. Mon tonton Pascal, grand lecteur de Le Clézio, parlait pourtant de ses livres. Et puis, il y avait surtout cette chanson de Sylvie Vartan, Je n’aime encore que toi, avec son Le Clézio dans les paroles, qui m’empêchait d’oublier Joh, la cabane dans les manguiers de Rose-Hill, le campement de Poste-Lafayette avec son toit de chaume, Léa et Lucie, les deux saucisses sur pattes. La chanson de Vartan, pourtant belle, ne faisait que remuer le couteau dans la plaie de mon jeune cœur tout neuf. Donc Le Clézio, très peu pour moi.

Puis il y a eu ce fameux samedi où nous avons pris la voiture. C’est le mois de février, Grandad, Samarianzla et moi roulons par un bel après-midi ensoleillé. Les champs de cannes verdoyants nous ouvrent les bras, le ciel bleu immaculé fait un bien fou au moral. Nous avançons tous les trois, nous admirons, nous explorons. C’est la joie ! J’ignore combien de temps durera le trajet. J’ai donc pris une boîte de biscuits salés au cas où nous aurions un petit creux. Toutefois, c’est sûr que nous achèterons des rôtis, des gâteaux piments et des dipain frir si nous en trouvons pas loin. On ne sait toujours pas où ça se trouve, ni quand on arrive, mais on y va.

Puis nous la voyons au milieu d’une sorte de forêt ! Tel un hamac géant tendu entre les énormes troncs de deux sapins, une gigantesque banderole blanche avec une impressionnante flèche noire. Il n’y a plus qu’à la suivre !

Pire que Port-Louis

Sauf que tout le monde a eu la même idée. Une fois un pont en pierres bordé de bambous et de grands arbres franchi, nous entrons dans une petite route bouchonnée. Une file interminable de voitures stagnent devant nous. La route est étroite. Je veux faire demi-tour. C’est trop petit, trop rempli, trop d’embouteillages. Pire que les rues de Port-Louis. Trop tard, je ne peux pas reculer, une voiture attend derrière moi. Je n’ai plus qu’à ronger mon frein. Les gens sont partout, ils traversent le pont, arrivent en groupes, tel des troupeaux de cabris menés à paître. Ils viennent du Nord, ils viennent du Sud. Je réalise qu’il y a deux entrées. Je n’arriverai pas à sortir d’où je suis entrée, car ce que je pensais être une sortie est aussi une entrée. Bref. Je m’impatiente dans la voiture. Patienter une heure, deux heures, trois, quatre, quarante heures peut-être.

Quarante-heures, c’est sûr. Toutes ces personnes, avec leurs bougies, leurs fleurs, leurs douleurs, leurs espoirs, leur foi, sont venues pour prier, panser. Elles sont les brebis. J’en suis une aussi. On a pu quitter la voiture en bordure de route, et nous refaisons le trajet à pied. Grandad, Samarianzla et moi traversons le vieux pont, nous admirons la forêt, la verdure, les grands arbres. Nous suivons le troupeau : devant nous une immense file qui serpente à travers les plantes et les voitures. A notre tour de faire la queue, comme tout le monde. J’ai tellement hâte d’entrer dans la petite chapelle Sainte Jeanne d’Arc. J’aime ce nouvel endroit, je m’y sens bien.

La petite chapelle où tout a commencé. Photo: Elorac.
La petite chapelle où tout a commencé. Photo: Elorac.

On avance petit à petit. La file derrière moi s’allonge. J’entends une conversation entre deux hommes par-dessus mon épaule. Dos tourné, je les épie. L’un deux a une très belle voix. « Ah ben quelle nouvelle ? Ça fait longtemps. Oui, longtemps hein. Tu es toujours à l’usine ? Non ça fait quelques années déjà, on a quitté. Et puis la propriété a fermé. Mais je suis toujours impliqué dans la chapelle. J’ai grandi ici, je peux pas partir. Ayo oui, en plus ton papa était déjà ici avant. En tout cas, un grand succès ces quarante-heures, hein, ya beaucoup de monde aujourd’hui. Allez à bientôt. Bon carême, embrasse la famille. »

Racontez-moi Monsieur

Je meurs d’envie de me retourner, de lui dire, attendez ! Racontez-moi Monsieur. Racontez-moi votre enfance ici, votre vie sur la propriété au zénith. C’est tellement beau, vous avez tellement de chance. Racontez-moi 1947, la cheminée, l’usine, la coupe, les ouvriers, les patrons, les tonnes de sucre, le bus de la propriété, le travail dans les champs, les fêtes au club house, les fruits, les légumes, les habitations, les salaires, les voisins, les interdits, les amours, les gens, la vie. Les ruines d’anciennes sucreries en déshérence m’obsèdent. J’aimerais tellement découvrir ce temps où le sucre donnait le la. Racontez-moi ! Trop tard. La file a avancé. C’est à mon tour d’entrer dans la belle petite chapelle. Je prie, j’imagine sa vie dans ses lieux. J’essaie de me concentrer dans ma prière, mais mon imagination vagabonde de plus belle.

Racontez-moi 1947. Photo: Elorac.

C’est ce jour qu’Alma est venue à moi. Bizarrement, je me suis dit, ça y est, je suis enfin prête à lire un Le Clézio. Oubliés les Joh, les Vartan, les je n’aime encore que toi. Avec le temps, mon cœur avait réalisé qu’il pouvait cicatriser et aimer. Portée par l’enthousiasme du samedi verdoyant, j’ai lu le roman en deux jours. 338 pages à suivre Dodo, Jéremie et les autres, à parcourir mon île de siècles en siècles, de long en large, de La Louise au cimetière Saint-Jean. Tout m’est familier : les lieux, les langues, les personnages, leurs blessures, leurs quêtes. Lit-on Alma de la même manière si l’on est Mauricienne, New Yorkaise ou Sénégalaise ? Que l’on soit d’ici ou d’ailleurs ? Je ne crois pas, car les résonnances mauriciennes y sont puissantes. Par exemple, comment ne pas sourire en rencontrant le cher Père Chausson sur les flancs de Marie-Reine-de-la-Paix avec les SDF. Les Mauriciens auront la référence, les autres pas.

Dodo et Le Clézio

Vous l’aurez compris. Ce roman m’a bouleversée, tant dans l’écriture que dans le parcours des personnages. Et que dire de notre dodo ? J’ai ressenti une grande tristesse en lisant les passages sur la chute et l’extermination de notre emblématique oiseau. Cette tristesse, je l’avais déjà ressentie une fois, au milieu de la foule du Museum d’histoire naturelle de New York, alors que j’y vivais. Voir ce squelette de dodo, dans sa double cage vitrée, en plein cœur de Manhattan, m’avait émue. C’était la première fois que je contemplais un squelette de dodo dans son intégralité. To enn Morisien twa. Me dire qu’il était né sous les mêmes tropiques que moi, qu’il avait foulé les mêmes terres mauriciennes que moi, vu les mêmes chaînes de montagnes que moi. Tout cela m’avait bouleversée jusqu’aux larmes. Et soudainement, on se retrouvait là. Lui et moi, en face à face, à Manhattan, après plusieurs siècles et à des milliers de kilomètres de notre Ile Maurice natale.

Ce roman m’a bouleversée. Photo: Elorac.
Ce roman de Le Clézio m’a bouleversée. Photo: Elorac.

Dodo. Doooo dooooo. On ne peut rester insensible au sort réservé au dodo et à Dodo. C’est sans doute là tout le talent de Le Clézio dans Alma, susciter autant de familiarité et d’émotion chez ses lecteurs. Il touche aussi à l’essence même de l’Ile Maurice : à sa genèse, au sacro-saint sucre, aux injustices, au racisme, aux préjugés bien tenaces, à la langue créole, aux lieux et à la toponymie de mon quotidien, au tourisme de masse et à ses dérives, au bétonnage à outrance de l’île, à la frénésie des centres commerciaux. Voilà pourquoi j’ai adoré ce livre. Certes, il s’agit d’un roman, avec sa part de mythe et de fantasme, mais il parle de l’Ile Maurice d’une façon vraie et sincère.

Fantasme et fantôme

En parlant de fantasme, saviez-vous que les termes fantasme et fantôme ont la même étymologie ? Ils viennent du latin phantasma, qui signifie apparition, vision, image offerte à l’esprit. Fantôme s’écrivait même fantosme au XIIe siècle. Je vous raconte cela car j’ai trouvé une ancienne tombe de la famille Le Clézio au hasard, en me baladant au vieux Cimetière l’Ouest à Port-Louis. « Famille Leclézio », c’est tout, aucune autre inscription. Les dernières lettres du nom « Leclézio », gravées dans la pierre y étaient à demi effacées. Mais devant la tombe se trouvaient aussi quelques petits morceaux de corail.

Télescopage de la réalité et de la fiction. C’est peut-être le fantôme de Dodo qui vient au Cimetière de l’Ouest tous les jours, pour écrire, ré-écrire ce nom, comme il le fait pour ses parents Fe’sen Coup de Ros. Coup de corail. Tenter de blanchir cette pierre millénaire, non pas à la craie, mais au corail de son île. De récifs en récits, à l’infini.

Dodo es-tu là? Le fantôme viendrait ici tous les jours. Photo: Elorac.
Dodo es-tu là? Le fantôme viendrait ici tous les jours. Photo: Elorac.
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Commentaires

Ecrelinf
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Tant de mains pour faire, si peu de regards pour contempler , face d'ombre et face de lumière... Les messages délivrés sont nombreux chez Le Clezio. L'Afrique et l'Orient ne sont jamais très loin. Cette très intéressante étude d'Alma est une bouffée d'oxygène dont le monde a bien besoin.

Elorac
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Merci beaucoup :-)