Initiales Béké
La littérature a ce fabuleux pouvoir de nous faire voyager. De livre en livre, la Béké se dévoile.
Qui es-tu Béké ? Tu me sembles à la fois étrangère et familière, présente en filigrane mais insaisissable. Je me revois, enfant, observant la couverture lilas de ce livre, posé sur la première étagère de notre petite bibliothèque. C’était le fameux Jane Eyre de Charlotte Brontë, que ma sœur étudiait au collège. Une Charlotte en cachant une autre, j’avais, quelques années plus tard, regardé Jane Eyre à la télé, avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle titre.
Puis, est venu le temps de l’adolescence. Ma prof est Britannique, sans poitrine, grande et décharnée. Avec des cheveux blonds bouclées en afro, elle ressemble à une immense tige de maïs qui trône dans les champs, coiffée de sa barbe. Ses cours sont d’un ennui sans nom. Ligne après ligne, elle nous lit le roman Wide Sargasso Sea de Jean Rhys. Bercée au son de la lecture monocorde de la tige de maïs, je glisse allègrement dans une douce torpeur.
Je voyage alors vers les Caraïbes et les Antilles. La Sargasso Sea (Mer des Sargasses en français), tient son nom de l’algue sargasse. Cette dernière recouvre toute l’eau, si bien que la Mer des Sargasses est aussi appelée « prairie marine ». De plus, cette étendue d’eau a la particularité de n’avoir point de cote ou de rivages. De l’Ile Maurice, je nage. Or, comment se donner rendez-vous dans un infini ? Viens à moi Béké.
Canne à sucre et préjugés
De somnolence, en somnolence, nous progressons léthargiquement dans la lecture du livre de Jean Rhys. Cependant, une information suffit à me réveiller. Ma prof nous explique que le personnage d’Antoinette Cosway de Wide Sargasso Sea n’est nul autre que Madame Bertha Rochester, la dite folle du grenier, de Jane Eyre ! Le lien est donc là ! En un instant, Wide Sargasso Sea devint, pour moi un roman captivant !
Je découvre Spanish Town et déambule dans la Jamaïque coloniale des années 1830s. J’ai l’impression d’être à l’Ile Maurice. La société sucrière et esclavagiste, Coulibri Estate, Antoinette, des relations stratifiées, le mélange des langues, la canne à sucre, les préjugés. Tout m’est familier. Wide Sargasso Sea décrit aussi le malaise face aux mulâtres ou gens de couleur, fruits d’un mélange interdit et honni à l’époque. Ce passage du roman m’a particulièrement marquée :
« Le garçon avait environ quatorze ans, il était grand, et grand pour son âge. Il avait la peau blanche, d’un blanc terne et laid couvert de taches de rousseur, sa bouche était une bouche de nègre et il avait de petits yeux, comme des morceaux de verre vert. Il avait les yeux d’un poisson mort. Le pire, le plus horrible de tout, c’est que ses cheveux étaient frisés, des cheveux de nègre, mais d’un rouge vif, et ses sourcils et ses cils étaient rouges. »
Cet extrait retranscrit la malédiction et la folie attribuées aux mulâtres ou créoles. Tout cela serait lié à l’Obeah, pratiques dites surnaturelles et occultes, et à sa stigmatisation aux Caraïbes par la société coloniale. J’ai ressenti une profonde tristesse pour le personnage d’Antoinette, la future Bertha Rochester. Celle-ci est une Créole des îles présentée comme une dangereuse aliénée dans Jane Eyre. Mulâtres ou créoles. Pas assez blancs, pas assez noirs. Ni Blanc, ni Noir. Alors que toi, Béké, tu es Blanche.
Béké malin comme le diable
Le personnage insaisissable de mon enfance se dévoile au gré de ma lecture de Wide Sargasso Sea. Je découvre que « Si Béké dit que c’est une bêtise, alors c’est une bêtise. Béké est malin comme le diable. Plus intelligent que Dieu. ». J’ai été à la fois fascinée, dégoûtée, et rebutée par cet être que Rhys décrivait comme malin comme le diable. Barre-toi Béké. C’est ainsi que je t’ai laissé s’estomper dans les méandres de ma mémoire de lycéenne…
Les années ont passé. Nous sommes en 2025. La radio joue machinalement, histoire de me donner un bruit de fond. Et soudain, je suis frappée par un mot précis. Béké. L’actualité du jour : l’écrivaine martiniquaise Marie-Reine de Jaham sort un nouveau livre L’héritière de la grande Béké. Cet ouvrage est la suite de son best-seller de 1990 : La grande Béké. Il est là le rendez-vous ! Je n’en ai cure de l’héritière, il me faut découvrir la grande Béké elle-même.
A des kilomètres d’intervalle, je la rencontre enfin. Elle, c’est le personnage de Fleur de Mase de La Jouquerie, surnommée La Grande Béké, descendante d’une riche famille de colons établie en Martinique depuis des siècles. Le roman se déroule en Martinique. Cependant, une fois de plus tout me rappelle l’Ile Maurice : la grande case, les vastes propriétés sucrières, les champs de canne à sucre, la da (l’équivalente martiniquaise de la nénènne mauricienne, soit la nounou), la langue créole et le thème du métissage, entre autres.
Goutte de sang noir
Comme dans Wide Sargasso Sea, la fameuse goutte de sang noir est honnie : « André était amoureux d’une jeune fille à la paume des mains sombre. Pas un béké n’ignore ce que signifient les paumes sombres, les gencives foncées ou la sclérotique jaunâtre. C’est «la goutte» qui ressort. La goutte de sang noir qui souille irrémédiablement une lignée de békés. » Et là, je me revois en cours magistral à la fac. Le prof d’Histoire des Etats-Unis nous explique ce qu’étaient le One-Drop Rule, le Racist South…
Louisiane, Paris, Maurice. Champs Elysées. Champs de coton. Champs de cannes à sucre. Tout se mélange. Que l’on soit de l’Océan Indien ou des Caraïbes, la traite négrière fait que l’on partage tous une histoire commune. A l’Ile Maurice, les esclaves marron se sont refugiés au sommet de la montagne du Morne. Certains d’entre eux se sont jetés du haut de cette montagne, dans un ultime geste de liberté. J’ai été surprise de lire un récit quasi similaire dans La grande Béké. Voici ce que décrit Fleur:
« Mon regard remonte vers l’abrupt de la falaise. C’est de là-haut que, préférant la mort à la servitude, se sont jetés les derniers Caraïbes, poursuivis par les troupes du roi de France. Et la fortune des colons s’est bâtie sur ce premier crime. »
Premier crime, qui a été suivi de plusieurs. Fleur de Mase en a été, de près ou de loin, l’instigatrice. «Béké est malin comme le diable. Plus intelligent que Dieu», lisais-je adolescente dans Wide Sargasso Sea. J’en ai eu la démonstration dans La grande Béké. Cependant, les temps ont évolué et les mœurs ont changé. Béké, Béké, es-tu toujours plus intelligente que Dieu ? L’héritière de la grande Béké nous le dira…
